Jean-françois Dubreuil

Né en 1946 à Tours (F), vit et travaille à Paris

En 2011, L'Espace de l'Art Concret à Mouans-Sartoux (F) / Donation Albers-Honegger, consacre son exposition FACE A FACE à Jean-François Dubreuil, dont certaines oeuvres font partie de la collection du musée.  Interview à découvrir ici : https://vimeo.com/23907301

 

Exposition Individuelle Jean-François Dubreuil à la Galerie La Vitrine du 20.04. au 22.06 2013

 

 

 

Chemins de couleurs

Laurence Fasel

 

 Avoir la peinture pour philosophie*

Paul Valéry

 

Lorsque Jean-François Dubreuil parle de sa peinture, il dit volontiers qu’il est un artisan, et qu’au fond, il fabrique des tableaux. Manière de se définir qui résonne de manière étrange au cœur d’une époque où peintres,  plasticiens et artistes de toute discipline ont tendance à parer chacun de leur acte créateur d’une dimension essentiellement égocentrique, subjective et auréolée d’inédit. Modestie exagérée ? Effacement simpliste ? Cette apparente simplification, à laquelle font écho la facture et la représentation de ses toiles, renvoie au contraire à un processus réflexif délibéré, en concordance avec le mode d’expression choisi, et à la portée pratiquement philosophique.

Devant ses œuvres, une description objective s’impose. Agencementde formes rectangulaires, plages de couleurs disposées en aplat, lignes suivant un réseau orthogonal, diagonales marquant les espaces, lecture claire des surfaces colorées. Inutile d’user de métaphores, cela serait contraire au parti-pris objectif de Jean-François Dubreuil et de l’art concret auquel on peut le rattacher.

Une fois passée la description initiale, indispensable à l’appréhension d'une œuvre, le spectateur s'interroge. Que représentent les tableaux de Jean-François Dubreuil ? Depuis bientôt 40 ans, ce peintre développe et poursuit fidèlement le programme qu’il s’est fixé, à savoir la transcription picturale de journaux d’information, soit leur une, soit l’ensemble de la publication, sur une toile. L’artiste soumet sa démarche précédant l’exécution proprement dite à des règles quiprécisent et définissent  l’objectif de la réalisation du tableau. A ce titre, il s’inscrit clairement dans la ligne des artistes construits, dans la mesure où, expérience extrême, le respect du protocole défini amènerait un tiers à une réalisation identique à la sienne.

Mais ce serait négliger l'importance que l'artiste accorde à son ouvrage de peintre, car nonobstant l'origine conceptuelle de sa démarche, Jean-François Dubreuil aime à souligner qu'il « reste toujours attaché aux fondements de la peinture », châssis, toiles, pigments, pinceaux, tous ces éléments auxquels s'ajoutent la jouissance du geste réitéré dans l'apposition des couches de peinture et le choc esthétique devant la toile terminée.

 Jean-François Dubreuil travaille par série. Et ceci depuis le début. Il peut par exemple décider de transcrire en une série de tableaux un même titre, quotidien international, national ou régional, analysé sur plusieurs jours consécutifs. Il peut choisir au contraire de traiter et de réunir différents journaux d’une même date à l’intérieur d’une série commune. Retenir sinon la une d’un journal, qu’il déclinera en plusieurs toiles, sous forme de surfaces pleines, de diagonales doubles et/ou simples, orientées uniformément ou disposées aléatoirement, etc.  Salecture quantitative d'un support d'informations (titre générique que l’artiste donne à toutes ses œuvres et à bien des niveaux révélateur de son projet) peut tout aussi bien se limiter à une seule toile, formant dans ce cas une série d'une unité 

Les couleurs sont essentiellement utilisées comme code pour différencier les espaces et non pas à des fins symboliques ou optiques. Dans son système chromatique, le gris est réservé aux titres, le noir aux photos, le rouge aux publicités. Quant aux autres couleurs, souvent très vives, elles peuvent être, selon son idée préliminaire, rapportées d'une toile à l'autre à l'intérieur d'une série. Une autre fois, les espaces identiquement marqués d'un tableau à l'autre recevront des couleurs différentes, au gré du tirage au sortauquel l'artiste soumet ses choix. Mais là aussi, c'est sans aucun doute à l'attachement profond de l'artiste à la peinture età sa dimension plastique que revient l'harmonie des couleurs pourtant juxtaposées en fonction du hasard. Sa main et son regard ne sauraient le conduire là où il ne sait pas où il va.

Contraintes d'un système définitivement établi, contrebalancées par le jeu et la surprise esthétiques du hasard, rigueur et contrôle neutre de la composition sublimés par la dimension plastique du tableau : en fondant sa peinture sur une grille d'analyse permanente, Jean-François Dubreuil libère son geste de toute portée subjective et émotionnelle pour laisser la  place à la peinture à son niveau le plus élémentaire.  Ainsi au jeu de va-et-vient entre contraintes et liberté répond le passage du concret à l’abstrait, du matérielà des figures d’abstraction. Par son analyse des pages de journaux, il opère un glissement d'un support matériel dont l'existence représente la métaphore de la réalité vers une œuvre abstraite, hautement expressive par le laconisme de sa forme.   

Ce processus d'épurement et de distanciation s'accompagne de façon significative d'un effacement du geste du peintre. Dans les œuvres de Jean-François Dubreuil, dans leur facture, il n'y a pas de trace de ce qui est antérieur à la toile, pas de trace de son travail, de sa personne. Aucune forme de repentir ni trace d'accidents, effets imprévisibles qui seraient contraires à sa démarche. 

De toile en toile, une combinaison de lettres issue d’une progression alphabétique identifie chaque série et l’inscrit, à travers cette immatriculation, dans une chronologie ininterrompue et sans fin, à l’image de l’œuvre en devenir de l’artiste. Chaque sériese trouve ainsi intégrée dans un projet sériel plus conséquent, apparenté au temps qui s’écoule sans retour possible. De même que les événements relatés par les journaux font l'histoire et appartiennent déjà au passé, de même chaque œuvre de Jean-François Dubreuil marque un moment, révolu. Une fois un tableau terminé, qu'est-ce qui pousse un artiste à le contempler, puis à recommencer ? Ne serait-ce pas la marche du temps dans laquelle il est pris ?

 

 *Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, 1895.